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Expérience de la contre-culture Punk Hardcore
Expérience de la contre-culture Punk Hardcore
Expérience de la contre-culture Punk Hardcore

Le Straight Edge

A partir de 1979, le Punk Hardcore a été la réponse américaine à la révolution Punk Rock et au contexte socio-politico-économique particulièrement éprouvant des Etats-Unis. Hélas dans l’intensité générale, certains groupes et individus participants entretenaient un penchant pour l’autodestruction et le « sex, drugs & rock 'n' roll » alors en vigueur. Dans ce contexte, le Straight Edge est apparu au début des années 1980 pour devenir une véritable contre-culture en réaction aux excès du Punk Hardcore et de la société !
Straight Edge
Boston Straight Edge Crew

Les origines du Straight Edge

Si Los Angeles et plus globalement la Californie ont engendré le Punk Hardcore, il s’est aussi construit à Washington D.C., la capitale des Etats-Unis. A la fin des années 1970, la jeunesse issue principalement de familles aisées et des écoles prestigieuses a découvert les nouvelles stars du Punk Hardcore local, les Bad Brains.

Parmi elle, un certain Ian MacKaye qui aspirant à l’idéal des Bad Brains a lancé son propre groupe The Teen Idles en 1979. Leur tournée de fin d’études en 1980 en Californie les a percutés profondément, puisqu’ils y ont rencontré des semblables musicaux, à la différence près qu’ils étaient profondément nourris du désespoir qu’il leur manquait !

The Teen Idles_Minor Disturbance

The Teen Idles – Minor Disturbance E.P.

Ce voyage les a terriblement endurcis, ils y ramèneront notamment l’attitude « fuck you », le look agressif, le slam dancing, l’esprit du clan, la musique pour tous et l’accès autorisé aux clubs pour les mineurs. Comment ? Par la mise en place d’un code les identifiant et leur refusant l’accès à l’alcool : le X sur les poignets, symbole à venir pour ce qui n’est pas encore appelé Straight Edge !!

Après l’explosion des Teen Idles, Ian Mackaye a fondé Minor Threat en 1980, avec la détermination implacable de poursuivre sa mission. Ils finiront par devenir le groupe ultime de la scène de Washington D.C., inscrivant leur style unique dans l’Histoire du Punk Hardcore…Au delà des compositions musicalement redoutables, Minor Threat s’est démarqué par des messages forts et un engagement positif.

Minor Threat

Minor Threat

En effet, des morceaux comme Straight Edge (Filler – 1981) ou encore Out Of Step (In My Eyes – 1981) déployant des messages comme « I don’t drink, I don’t smoke, I don’t fuck – je ne bois pas, je ne fume pas, je n’ai pas de relations sexuelles occasionnelles » ont résonné chez les jeunes ne se reconnaissant plus dans les consommations nocives et addictives, parfaitement coutumières pour la société qui les avait finalement ostracisés.

Minor Threat et Ian Mackaye ont sans réellement le vouloir ouvert une brèche au sein de la scène Punk Hardcore, bien loin de s’imaginer de l’ampleur du phénomène à venir…

 

Le développement du Straight Edge dans la scène Punk Hardcore

La première vague : Boston Crew

Washington D.C. et Minor Threat ont été responsables de l’iconographie du Straight Edge, ils en ont écrit la partition. Mais c’est bien la jeunesse Punk Hardcore de Boston qui a propulsé le Straight Edge dans une autre dimension, en en codifiant le message et l’attitude, en le solidifiant et le rendant « tough-guy – dur à cuire ».

La bande nommée Boston Crew reposait sur une dizaine de personnes organisées autour de Al Barile, et a engendré les meilleures formations de la période 81-84 : SS Decontrol, D.Y.S. ou encore Negative FX.

SS Decontrol

SS Decontrol

Leur Hardcore était totalement dédié à la gloire du Straight Edge et du Crew invincibles, agressif et militant, exécuté dans une férocité évangélique ! Fiers, ils souhaitaient faire connaître leurs choix « I don’t drink, I don’t smoke, I don’t fuck », tout en allant plus loin en tentant de l’imposer aux autres, quitte à même employer la force !

Durant cette même période, le mouvement Straight Edge n’était pas l’apanage de Boston, il a aussi gagné en popularité dans l’Ouest des Etats-Unis : du côté de la Californie, le berceau originel du Punk Hardcore et de ses excès, qui a vu défiler avec succès les formations comme America’s Hardcore, Stalag 13 ou encore Justice League ; sur les terres arides et pêcheresses du Nevada, parfaitement fertiles pour l’éclosion des 7 Seconds.

 

La deuxième vague : Youth Crew

Au beau milieu des années 1980, le Punk Hardcore était à bout de souffle, affaiblissant au passage le Straight Edge : la scène était devenue de plus en plus violente et éclatée, la plupart des groupes pionniers avaient perdu tragiquement une partie de leurs membres ou avaient évolué musicalement vers le Crossover Thrash Metal, le Rock alternatif ou le Grunge !

Plusieurs jeunes ne s’y reconnaissaient plus et voulaient réunifier la scène, réactiver l’esprit « old school – des débuts » en redonnant une virginité au Hardcore et au Straight Edge. Cette deuxième vague appelée Youth Crew Hardcore a compté ses meilleurs représentants, en l’occurrence Uniform Choice (Pat Dubar) sur la côte Ouest et Youth Of Today (Ray Cappo) sur la côte Est américaine.

Youth Of Today

Youth Of Today

Youth Of Today a eu un impact considérable sur la scène Punk Hardcore par son approche musicale, son style scénique, son Straight Edge prônant l’exemplarité positive plutôt que la coercition. Autre fait notable, la dévotion de Ray Cappo au Hare Krishna (ISKCON – Association Internationale pour la Conscience de Krishna) qui lui a permit d’introduire le concept nouveau de végétarisme et pousser toujours plus loin le mode de vie aussi pur que possible.

Des morceaux comme Youth Crew (Can’t Close My Eyes – 1985) et No More (We’re Not In This Alone – 1988) ont ouvert une nouvelle perspective et un boulevard à une myriade de combos qui ont entretenu la flamme : Gorilla Biscuits, Judge, Bold, Project X, Alone In A Crowd, Side By Side, Insted, Hard Stance, Wide Awake, No For An Answer, Chain Of Strength, Turning Point et tant d’autres sur la période 1988-89, plus communément nommée ’88 Youth Crew tant cette année fut un millésime.

 

 

La troisième vague : Vegan Straight Edge

Mais les choses ont petit à petit périclité, chaque nouveau groupe étant une copie du précédent, et la jeunesse la moins impliquée par conviction dans le Straight Edge s’en détachant aussi peu à peu.

Le Punk Hardcore et le Straight Edge se sont finalement retrouvés au début des années 1990 pour une nouvelle et troisième vague qui a complètement rabattu les cartes.

Déjà musicalement puisque le Hardcore est devenu très nettement influencé par le Metal, se jouant plus lentement et lourdement, mais aussi sur le plan des convictions Straight Edge qui ont intégré et positionné les droits animal et l’environnement au même niveau que les problématiques de justice sociale.

Vegan Straight Edge

Vegan Straight Edge

Le Vegan Straight Edge (xVx) Hardcore ou Metalcore était né et élevé par des groupes comme Strife, Outspoken, Statement, Morning Again, Vegan Reich, Raid ou encore Earth Crisis. Par dessus tout et à la manière du Boston Crew en son temps, la volonté d’imposer ses choix aux autres était redevenue un des fondamentaux.

D’ailleurs certains, (un peu trop) investis par le “Do It Yourself” de la culture Punk, ont lancé des actions militantes directes, illégales, violentes et armées, s’associant à des organisations activistes telles que le Front de Libération Animale (AFL), le Front de Libération de la Terre (ELF) ou encore le mouvement Hardline, créant la confusion et la peur chez les médias et le public !

Hardline

Hardline

 

La quatrième vague : Youth Crew revival

Lassés de ce virage extrême, des jeunes nostalgiques avaient la ferme intention de redonner vie au Youth Crew et Straight Edge de la deuxième moitié des années 1980.

Au milieu des années 1990, Mouthpiece, Floorpunch, Atari, Better Than A Thousand, In My Eyes, Ten Yard Fight, Fastbreak, Rain On The Parade, Hands Tied et bien d’autres ont contribué à l’établissement d’une quatrième vague, plus communément appelée Youth Crew revival.

Ten Yard Fight

Ten Yard Fight

Au-delà du respect du style musical et des principes initiaux, cette génération a mis l’emphase sur la conscience et la connaissance de soi, rejetant par la même tous ceux qui avaient trahi leurs convictions Straight Edge initiales, s’étaient détournés de leurs anciens amis voire carrément vendus au « mainstream ».

 

Définition du Straight Edge

Nous venons de découvrir que l’approche originelle du Straight Edge énoncée par Ian Mackaye « I don’t drink, I don’t smoke, I don’t fuck » a évolué selon les individus, les scènes et les époques.

Le Straight Edge relevant avant tout d’un choix personnel, il implique de facto une diversité de comportements et d’approches et n’est donc pas régi par un ensemble de règles ou de codes clairs et précis.

Dans ces conditions, pas vraiment évident de définir simplement le Straight Edge, mais la tendance montre que sa pratique permet de garantir son intégrité psychique et corporelle, de reprendre le contrôle sur sa vie, de croître en clarté pour faire les bons choix, avoir un impact positif sur soi et le monde.

Cela se traduit par le fait dire NON à ce qu’impose la société, de rejeter toutes les substances qui portent atteinte à soi et entrainent une dépendance importante, qu’elles soient légales ou illégales : alcool, tabac, drogues.

Straight Edge

Les principes de base du Straight Edge

Ces éléments constituent le plus petit dénominateur commun entre les participants, les autres évoqués au fil de cet article n’étant pas partagés et appliqués par tous : refus du sexe sans amour, le véganisme et encore moins les principes relatifs à l’ordre naturel (l’homophobie, l’inviolabilité de la vie…).

Ces pratiques pourraient rappeler celles de l’ascèse dans un contexte religieux, à savoir la privation destinée à libérer l’esprit et atteindre un perfectionnement spirituel ou moral. Oui partiellement si on l’aborde via le prisme de la privation, mais de grandes différences subsistent néanmoins : le Straight Edge n’a pas pour objectif d’éveiller à la vie mystique et spirituelle au sens religieux, il n’en reprend pas les formes extrêmes (jeûne, érémitisme…) et rejette des substances qui n’existaient pas ou n’étaient que très peu répandues au Moyen Age.

Plus globalement, cela démontre aussi que les pratiques du Straight Edge peuvent être suivies par de nombreux individus n’ayant aucun lien avec ou ignorant complètement son existence. C’est pourquoi le rassemblement d’individus dotés de principes communs de privation ne suffit pas à lui seul à l’établissement d’un courant Straight Edge, d’autres éléments étant essentiels pour constituer une appartenance et un mouvement à part entière.

Straight Edge_Communauté

L’appartenance Straight Edge

 

Les marqueurs d’affirmation d’une identité Straight Edge

Le Punk Hardcore

L’un des marqueurs de l’identité Straight Edge passe par la contre-culture et musique Punk Hardcore. Leurs destins sont liés à tout jamais, le Straight Edge étant né au sein de la scène Hardcore sous l’impulsion de Ian Mackaye (Teen Idles, Minor Threat), puis développé et diffusé ultérieurement par une infinité d’autres groupes.

Leur rencontre et pérennité dans le temps est totalement naturelle parce qu’ils partagent tous les deux le même esprit de résistance, rébellion et affirmation d’une nouvelle proposition. Quand le Punk Rock se la jouait « fuck this place – j’emmerde le monde », le Hardcore disait « let’s make a difference – faisons la différence » par rapport au contexte socio-politico-économique en vigueur : la guerre froide, le déclin industriel et l’inflation, la lutte des classes, la guerre du Vietnam, la politique raciale, la déroute de l’institution familiale…

De la même manière, le Straight Edge est une alternative à la décadence de la société, au « sex, drugs & rock ‘n’ roll » et à la culture hippie. Un repère pour la jeunesse qui se matérialise jusque dans les paroles écrites par les groupes, traitant des bienfaits d’être Straight Edge et fédérant les individus autour de l’amitié, de la confiance et de la pensée positive !

Hardcore8Straight Edge

Pile on lors d’un concert Punk Hardcore

Des paroles faisant écho au plus profond de ses pratiquants, scandées en cœur lors des concerts, endroits ultimes pour clamer collectivement son appartenance au Straight Edge, exulter la pression sociale et les frustrations, céder à l’euphorie du partage de micro, du pile on et autre mouvement de danse.

 

Le style vestimentaire

Autre indicateur de l’identité Straight Edge et cela depuis ses débuts, le style vestimentaire qui est l’un des moyens de se reconnaître entre membres du mouvement.

Beaucoup considèrent le look de D.Y.S. capturé à l’arrière du disque Brotherhood comme référence du style Straight Edge. Le Youth Crew en a fait sa base, avec les coupes de cheveux courtes et décolorées, les vêtements typés sports comme les t-shirts surdimensionnés, hoodies, vestes de style baseball, pantalons ou shorts confortables, chaussures de basket montantes…évidemment, le haut se doit d’être à l’effigie du Straight Edge, du Crew ou de son groupe préféré.

DYS_Brotherhood

D.Y.S. – Brotherhood

D’autres se veulent plus menaçants, comme 7 Seconds et leurs fans qui s’affublaient de lignes noires sous leurs yeux à la manière des athlètes ou encore les partisans militants qui n’hésitent pas à porter des tenues de camouflage et militaires.

Les marques du textile et de l’habillement se sont d’ailleurs retrouvées embarquées et associées malgré elles, en l’occurrence les plus populaires chez les jeunes comme Adidas, Vans, Nike, Champion ou encore Swatch avec sa fameuse montre X-Rated.

Mais c’est définitivement le X qui est devenu le symbole phare de la communauté Straight Edge. A l’origine utilisé dans les clubs pour identifier et préserver les mineurs de la consommation d’alcool, il est aujourd’hui un signe distinctif et une marque de fierté et d’appartenance. On le retrouve partout, dans les noms de groupes et membres, sur les vêtements et accessoires, les tatouages, les artworks, etc.

X Straight Edge

Le X, symbole du Straight Edge

 

Les moyens de diffusion

Le Punk avait permis l’émergence du « Do It Yourself – fais le toi-même » et les gamins Hardcore avaient créé et développé la notion de réseau indépendant, enregistrant et distribuant leurs propres disques. Naturellement, des labels 100% dédiés à la culture Straight Ede se sont créés au fil des âges pour diffuser la bonne parole : X-Claim! (SS Decontrol), Wishingwell Records (Uniform Choice), Positive Force records (7 Seconds), Revelation Records (Youth Of Today), New Age Records (Outposken), etc.

Dans la même veine, les fanzines et autres sites internet spécialisés ont également émergé pour promouvoir les albums, les concerts et le Straight Edge : Brotherhood, straightedgeworldwide.com, etc.

Bref toute une culture basée sur la communauté, et qui depuis 1999 possède même son « National Edge Day » : le dernier concert de Ten Yard Fight le 17 octobre 1999 à Boston a marqué la fin du Youth Crew revival des années 1990 et ouvert une nouvelle étape avec ce jour férié aux Etats-Unis et depuis quelques années bien au-delà des frontières.

 

La conclusion

Depuis le début des années 2000 à aujourd’hui, le Punk Hardcore continue son chemin, plus ou moins influencé par les racines musicales et idéologiques originelles.

Le Straight Edge lui fait toujours partie intégrante de la scène Hardcore, ayant même réussi véritablement à toucher et s’inscrire dans la culture populaire comme le catch, la tech, la musique Rap, etc.

Enfin, dans un monde toujours plus consommateur-dépendant, les individus se revendiquant du Straight Edge et ceux non Straight Edge se font réciproquement preuve de respect et continuent d’échanger, en témoignent les concerts Punk Hardcore mixtes.

Pour finir, cet article traite du Straight Edge aux Etats-Unis, mais des phénomènes et évolutions identiques ont pu être constatés et sont toujours observables aux quatre coins du globe dont la France et l’Europe (en particulier en Angleterre, Allemagne, Belgique, Pays Bas, Suède).

 


Références
Tony Rettman, Straight Edge: A Clear-Headed Hardcore Punk History
‎Paul Rachman, American Hardcore
Unityhxc, Straight Edge Lifestyle
Beth Lahickey, All Ages: Reflections on Straight Edge
David Shadrack Smith, National Geographic: Inside Straight Edge (Documentaire)