Le Punk Hardcore : l’histoire phénoménale d’une contre-culture

Il était une fois le Punk Hardcore, véritable phénomène de la première moitié des années 1980 aux Etats-Unis : la réponse musicale à la révolution Punk Rock et au contexte socio-politico-économique, et qui deviendra une culture alternative à part entière. Voici sa fascinante histoire !
Punk_Hardcore
Photo : Black Flag, ©Edward Colver
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Le Punk chez le fébrile Oncle Sam

Retour vers le milieu des années 1970. Le Rock a été mis au rebut par le Punk qui est en pleine effervescence en particulier côté américain (Ramones, The Voidoids, Avengers, etc.) comme britannique (Sex Pistols, The Damned, The Clash, etc.). On peut aisément parler de révolution Punk Rock, la seule règle étant de briser les règles !

Sex Pistols

Photo : Sex Pistols

A la fin de cette décennie, l’Amérique de Jimmy Carter traverse une situation économique et sociale dramatique : elle sortait tout juste meurtrie et choquée du bourbier vietnamien (1955-1975), son arrogant modèle économique (inflation, chômage…) allait au plus mal suite aux chocs pétroliers de 1973 et 1979, la désillusion et la fracture vis à vis de l’institution de la famille grandissait (ex : explosion du taux de divorce).

Ne croyant plus en leur idéal utopique, les jeunes blancs de la classe moyenne étaient de véritables bombes à retardement. Dans la périphérie de Los Angeles en particulier, cette jeunesse se réfugiait dans le Skate et le Punk américain / anglais qui nourrissaient petit à petit son nihilisme…

Entre 1978 et 1979, quelques étincelles jaillissaient au travers de groupes musicaux locaux proposant un son un peu plus chaotique et agressif que leurs aïeuls : The Middle Class avec son Out Of Vogue considéré comme le premier album du genre (encore sans étiquette), suivi par Nervous Breakdown des Black Flag et (GI) des Germs.

 

Mais dès 1980, ces flammèches allaient laisser place à un brasier inouï, précipité et galvanisé par un événement politique majeur. En effet, Ronald Reagan gagnait la campagne présidentielle et prenait les commandes du pays de 1981 jusqu’à 1989, alimentant la détestation des opprimés à son égard et tout ce qu’il représentait : lui le pur produit de la Californie du Sud, ennemi des minorités, des femmes, des travailleurs, des arts, etc. et dont l’Amérique connaîtrait une récession sans précédent au début des années 1980 !

Le Punk Rock ne suffisait plus à soulager, exprimer ou expulser la rage au ventre de ces gamins…Il leur fallait quelque chose de plus brut, primal et instantané !

L’esprit dur du Punk

La Californie puis Washington D.C., Boston, New-York, bientôt les Etats-Unis tout entier, le Canada et même au-delà des océans, tous éprouvaient ce sentiment grandissant de souffrance et de fureur. Les nouveaux combos poussaient comme des champignons, généralement sous la configuration classique batteur – bassiste – guitariste – chanteur.

Leur musique prenait soudainement un virage nettement plus agressif que les autres formes de Punk, en particulier la New Wave, l’ovni « mainstream » pondu par l’industrie musicale où la musique rebelle avait laissé place à une production bien lisse et des claviers mélodiques, les tenus délavées aux costumes cravates bien taillés, les crêtes colorées aux coupes de cheveux angulaires, etc.

Wasted Youth

Photo : Edward Colver – Wasted Youth

Cette nouvelle scène se voulait radicale, misant exclusivement sur la vitesse, l’énergie et la colère à l’état pur. Plus concrètement, les batteurs jouaient très vite le un-deux un-deux élémentaire (250-300 bpm), et incorporaient parfois des variations de tempos pour les plus talentueux. Les guitaristes faisaient hurler aussi vite que possible leur guitare telle une scie circulaire. Les solos ? quasi-inexistants car considérés comme le symbole et la superficialité de la bouse Rock. Quant aux chanteurs, ils crachaient leurs mots d’une façon abrasive, appuyés ponctuellement par des cœurs façon hooligans.

Bien que la philosophie résidait dans l’absence de règles, les groupes jouaient toujours les mêmes accords, principalement par inexpérience et manque de compétence technique des musiciens. Mais cette apparente faiblesse était en réalité une force qui permettait de fédérer les fans, davantage sensibles à la vibration qu’à la qualité musicale et voulant que leurs idoles sonnent éternellement de la même façon.

La presse parlait du « vrai esprit du Punk » (1) en opposition à la New Wave, de musique « plus puissante, plus forte, plus rapide » (2), d’un « assaut sonore » (3). Mais il fallait attendre 1981 pour voir le magazine Damaged qualifier de « hardcore » l’un des concerts de Black Flag (une première en matière de musique en général). Et c’est finalement le groupe canadien D.O.A. qui baptisait officiellement ce nouveau mouvement musical avec son EP Hardcore 81 !

DOA_Hardcore 81

Le Punk Hardcore, plus directement et simplement appelé Hardcore, réaffirmait l’attitude originelle du Punk et rejetait la New Wave. Une rébellion au sein de la rébellion, le Punk absolu, qui s’adressait à toutes les personnes qui en avaient marre.

Le Hardcore, plus que de la musique

La scène était constituée majoritairement d’hommes typés blanc, mais elle était ouverte à tout le monde, quel que soit son genre, ses origines ethniques ou ses préférences sexuelles (la toute première musique Rock à ne pas être guidée par la sexualité). Tous étaient sur un même pied d’égalité, héritiers de la guerre froide, du déclin industriel et de l’inflation, de la guerre du Vietnam, de la musique pourrie, etc. souvent rejetés ou abusés par leur propre famille…tous étaient à cran et prêts à en découdre.

Assis sur ce terrain terriblement fertile, le Hardcore ne pouvait que se positionner en réaction et rejet de toutes les traditions, du consensus, de la société consumériste (à commencer par l’industrie musicale), mettant un point d’orgue à tacler dans ses paroles les problématiques sociales et politiques (Ronald Reagan, la lutte des classes, la politique raciale, l’autorité policière, etc.). D’autres allaient jusqu’à développer une moralité rigoureuse au sein du Hardcore en évitant les drogues, l’alcool et le sexe, loin des excès et stupidités du Punk. Il faut dire que certains participants sujets à la dépression avaient un penchant pour l’autodestruction, ingérant alcool et drogues très accessibles (méthaqualone, cocaïne coupée, poussière d’ange, black beauty), ne faisant qu’ajouter à l’intensité générale. Le mouvement Straight Edge était né et ne tarderait pas à intégrer d’autres convictions comme le véganisme ou encore la Conscience de Krishna (Hare Krishna).

Rock Against Reagan

Cette révolte se manifestait également au travers du physique, d’une part d’un point de vue stylistique, volontairement en opposition avec les standards de la mode. Tous les looks étaient des variations sur le thème Punk classe ouvrière, ce qui n’avait rien d’étonnant puisque l’émergence du Hardcore coïncidait avec l’émergence de la culture skinhead : jean, chemise ou t-shirt sur lequel on écrivait le nom de son groupe fétiche au marqueur indélébile, bottes, vêtement de combat, chaîne, au choix crâne rasé ou cheveux aspergés de produits chimiques, piercings et tatouages. Une vraie influence pour le mouvement Grunge à venir !

Et d’autre part, cette violence s’exprimait aussi dans les bagarres sanglantes, à coups de cutter, couteau, hachette, boule de billard ou bien de ceinture-chaîne, avec pour but de défendre sa cause parmi les rivalités et conflits au sein du Punk Hardcore, et bien sûr vis-à-vis des critiques venant de l’extérieur. Sans oublier les concerts, durant lesquels une nouvelle danse faisait son apparition dans les villages de Huntington Beach et Long Beach : le H.B. Strut (à l’origine du futur Slam Dancing) consistant à avancer en cercle en faisant tourner ses bras autour de soi pour frapper tous les gens à portée !

Urban Waste

Photo : Fred Berger – Urban Waste

Le Punk avait permis l’émergence du « Do It Yourself », mais le Hardcore avait transcendé toutes les questions commerciales. Personne n’était là pour l’argent, ni la gloire au risque d’être déçu, constituant ainsi une forme musicale unique où le succès ne se mesurait pas en termes économiques…inconcevable et inintéressant pour les labels majors qui n’ont pas pu s’accaparer et pervertir la scène.

Les gamins avaient créé et développé la notion de réseau indépendant, enregistrant et distribuant leurs propres disques (auto-édition, labels indépendants comme SST Records ou Dischord Records), promouvant eux-mêmes leurs albums et concerts (flyers photocopiés, fanzines comme Slash Magazine, Flipside ou Touch and Go), organisant leurs tournées et concerts dans des lieux improbables (locaux de vétérans, sous-sol d’église, squats, etc.) pour le bonheur d’une poignée de fans (entre 50 et 200 par concert). Une culture basée sur la communauté, où les groupes pouvaient dormir chez les fans en tournées, où des artistes retranscrivaient l’immédiateté de la musique dans la création de logos et « artworks » artisanaux et transgressifs (Raymond Pettibon, Pushead, Shawn Kerri, Sean Taggart, etc.).

Raymond Pettibon

Flyer : Raymond Pettibon

Les médias de masse n’y comprenaient strictement rien, traitant la scène comme une épidémie culturelle dangereuse. Tout comme la police qui essayait de la tuer avant qu’elle ne se développe. En vain ! Rarement un genre musical n’aura pris une telle ampleur au point de devenir un mouvement structuré et codifié par ses propres membres. Ils avaient créé un mouvement politique et social, une tribu à part entière, un espoir pour leur avenir. Le Hardcore était devenu un mouvement culturel alternatif, une contre-culture, un mode de vie dans lequel ces jeunes se sentaient reliés.

Les puristes circonscrivent généralement l’âge d’or du Punk Hardcore américain aux années 1980 à 1986, la plupart des pionniers étant par la suite décédés ou ayant évolué personnellement voire musicalement (influençant ainsi entre autres le Thrash Metal, le Rock alternatif ou le Grunge). Mais la réalité et finalement le plus essentiel est qu’au travers des générations, il s’est musicalement diversifié et a pu se développer à l’international grâce une myriade de groupes. HARDCORE’S NOT DEAD !!

 


Références
Steven Blush, American Hardcore: une histoire tribale
Tony Rettman, Straight Edge: A Clear-Headed Hardcore Punk History
‎Paul Rachman, American Hardcore (film)
Penelope Spheeris, The Decline of Western Civilization (film)
(1) Hardcore is the true spirit of punk (Drowned In Sound)
(2) Louder, harder and faster (AllMusic)
(3) An all-encompassing, full-volume assault (Noisey)

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